« Tout penseur digne de ce nom ou toute personne qui cherche à en devenir un doit accepter d'être, sur un versant de son existence, un "outlaw" »
Entretien avec Patrice Bollon réalisé par Mihaela-Genţiana Stănişor
Journaliste spécialisé dans la critique musicale et littéraire, les portraits de personnalités ou de villes et les articles dits de "tendance", Patrice BOLLON a travaillé pour Libération, Le Monde, Paris-Match, L'Express, etc., avant de diriger la section "Culture" de Globe-Hebdo. Après avoir collaboré au Figaro-Littéraire et à Marianne, il travaille aujourd'hui principalement pour Le Magazine Littéraire et Philosophie-Magazine. Écrivain, il est l'auteur d'un essai sur le dandysme, Morale du masque, paru en 1990 et traduit en trois langues, du Précis d'extravagance (1995), de Cioran, l'hérétique (1997), traduit en allemand et en japonais, d'une réflexion sur le conformisme, Esprit d'époque (2002), du Manuel du contemporain (2007), ainsi que d'un livre sur Pigalle, le roman noir de Paris (2004) et d'un pamphlet politique, paru en début d'année 2009, Kapital Kontrol : Les nouvelles servitudes volontaires.
Mihaela-Genţiana Stănişor: Quel est, selon vous, le rôle de la philosophie aujourd'hui ?
Patrice Bollon: Faut-il parler du rôle ou des rôles, au pluriel, de la philosophie ? Et que mettre dans celle-ci ? Doit-on y inclure ce qu'on appelle les « sciences sociales » ? Pour moi, c'est une sorte d'évidence. Comment une réflexion philosophique sérieuse, épistémologique, politique, métaphysique ou même existentielle, pourrait-elle se passer des apports de la psychanalyse, de l'ethnologie (Lévi-Strauss, Clastres, Descola), de la linguistique (Benveniste), de l'histoire (Braudel, Wallerstein), etc. ? Celui qui a le mieux compris et mis en pratique cela au XXe siècle, c'est Michel Foucault, et c'est ce qui fait son actualité : que nous le voulions ou non, nous vivons dans une société postmoderne, et nous avons besoin, pour l'approcher, de modes de pensée postmodernes, au croisement de nombreuses disciplines. Pour répondre cependant plus spécifiquement à votre question, je dirai d'abord que je ne mésestime pas le rôle « thérapeutique » - d' « aide à la vie », à une vie « meilleure » - de la philosophie, dont Cioran faisait grand cas, tout en doutant ironiquement de son efficacité... Depuis une vingtaine d'années, en France, ce rôle a été remis sur le devant de la scène - de façon légitime, puisque ce tournant faisait suite à une période où l'on avait oublié la dimension de « sagesse » de la philosophie. À l'exception de certains cas - je pense, par exemple, à Pierre Hadot -, ce rôle a été toutefois conçu hors de tout examen critique des principaux philosophèmes historiques. En est résultée une combinatoire répétitive et stérile de formes traditionnelles de questionnement elles-mêmes jamais questionnées - ce que j'ai appelé, dans le Manuel du Contemporain, les « mantras » de la philosophie occidentale. Comme des formules cabalistiques qu'on répète sans fin et sans jamais les dépasser. Il s'agit là d'une vision héritée, scolaire et figée de la philosophie, à laquelle j'opposerai une vision ouverte, dynamique et critique : la philosophie, pour moi, est toujours plus ou moins une philosophie de la philosophie. Elle doit mettre en question nos évidences, nos raisonnements réflexes, les postulats implicites de notre vision des choses : ce que j'ai appelé, dans un autre livre, nos « allant de soi ». Elle doit dérouter nos manières apprises de voir les choses, afin de « rouvrir » sans cesse le monde, qui, sans cesse, tend à se refermer sur lui. Cette tâche est d'autant plus impérative aujourd'hui que ce que nous nommons « la Crise » ne résulte pas tant (ou seulement) de désordres économiques que d'impasses politiques, morales et intellectuelles. Elle est le symptôme d'un changement de monde ; et la philosophie doit éclairer ce changement, en analyser les raisons et tracer, à partir d'elles, des voies d'évolution possibles. Et bien de ces voies exigent de renouveler notre approche des choses, car notre système de pensée hérité ne peut en rendre compte. C'est ce qui explique, à l'opposé, ces éternels débats qui macèrent dans d'éternelles oppositions, comme celui du « multiculturalisme » ou du « relativisme démocratique » ou « culturel », lié à l'identité des cultures différentes des nôtres. La philosophie a donc, selon moi, pour tâche actuelle majeure de nous aider à sortir de ces impasses, afin de nous permettre de mieux comprendre notre monde et de mieux nous repérer en lui. En un sens, on en revient ici à sa fonction thérapeutique, mais de façon élargie : la philosophie est bien une aide à la vie, mais réflexive, critique, sinon dénonciatrice. C'est pour cela d'ailleurs que, bien que je lui aie longtemps résisté, je suis très attaché à elle : la philosophie est, pour moi, une sorte de science ou, plutôt, d'art « suprême », car la clé d'une meilleure « situation » face au monde.
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